« N’importe qui peut être déconstruit. La question, c’est que c’est une démarche personnelle à faire, et ça demande du temps (…) Moi, par exemple, je vis avec un homme déconstruit et j’en suis hyper heureuse. »

En septembre dernier, alors qu’elle débattait sur LCI face à Yannick Jadot, la candidate d’alors à la primaire d’EELV Sandrine Rousseau prononçait ces mots. Et faisait ainsi entrer dans le débat public une notion jusqu’ici cantonnée à la sociologie et à la sphère féministe : la déconstruction de la masculinité et des stéréotypes de genre.

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La déconstruction, une notion de plus en plus « mainstream »

Théorisé par le philosophe Jacques Derrida, ce concept de déconstruction a depuis fait son chemin dans les médias et jusque chez les politiques, pour en questionner la portée mais surtout pour la critiquer. « Je ne veux pas déconstruire les hommes ! », arguait ainsi la candidate malheureuse des Républicains à l’élection présidentielle Valérie Pécresse, lors d’une interview accordée à ELLE en février.

« Il n’y a pas d’un côté les gentils féministes écologistes déconstruits, sympas avec leur femme, et de l’autre côté, les méchants réactionnaires, machos, qui les traitent mal », affirmait de son côté Marlène Schiappa à Franceinfo, dans une critique à peine voilée à Sandrine Rousseau.

Pourtant, si les moqueries fusent à droite, persuadée que la déconstruction est un projet radical d’atteinte à la virilité, de plus d’hommes se revendiquent comme tels.

Et, contrairement à ce que semble penser Marlène Schiappa, il n’y a pas que les activistes « écolos » qui réfléchissent aux mécanismes de la domination masculine et tentent de s’en extraire. C’est en tout cas ce que montre un sondage IFOP pour Wyylde , un réseau social dédié aux évolutions de la société en matière de sexualité et de conjugalité.

Selon cette étude parue en mars et réalisée auprès de 2 003 personnes de plus de 18 ans, 70 % des Françaises déclarent souhaiter être en couple avec un « homme déconstruit ». Les hommes, eux, vont plus loin, puisque 54 % d’entre eux s’estiment déjà l’être. Ce chiffre grimpe même à 78 % chez les moins de 25 ans.

Un processus jamais achevé

De quoi se réjouir ? Pas forcément. Le sondage met d’ailleurs en lumière des poches de résistance à la déconstruction chez les sondés, en particulier lorsqu’il s’agit de remettre en question les stéréotypes autour des corps féminins. Partants pour laver la vaisselle et passer l’aspirateur , les hommes interrogés le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de ne pas juger le corps de leur partenaire , que cette dernière ait décidé d’arrêter de s’épiler ou soit en surpoids.

Pour la sociologue et militante Illana Weizman, autrice de « Ceci est notre post-partum », c’est bien la preuve que ce concept d’ « homme déconstruit » a tout du vaste enfumage. Sur Instagram, où elle a l’habitude de faire de la pédagogie féministe, elle lâche : « À moins que vous ne soyez un set de Lego, vous ne serez jamais déconstruits ».

« La déconstruction est un processus sans fin, qui dure toute la vie, nous développe-t-elle. Il n’y a pas de point final car on ne peut tout simplement pas être exempt de tout biais sexiste ou de domination sur un autre groupe – en l’occurrence celui des femmes et des minorités de genre. »

« On peut s’améliorer, progresser, mais il est absolument impossible d’avoir fini ce chemin. C’est quelque chose qui est à remettre en question en permanence », abonde le journaliste Thomas Messias, qui a récemment consacré un épisode de son podcast « Mansplaining » au concept d’homme déconstruit.

« J’ai même tendance à dire que si l’on se considère déconstruit, c’est très clairement qu’on ne l’est pas, poursuit Thomas Messias. Qu’on a sans doute beaucoup de questions à se poser, voir même qu’il faut reprendre le chemin du début, parce qu’on n’a pas tout compris. »

« Se dire déconstruit n’est pas un totem d’immunité »

Pour Illana Weizman, que des hommes s’estiment « déconstruits » pose en réalité un problème structurel car « ils pensent qu’ils n’ont plus aucun effort à faire ». « Se voir comme quelqu’un de déconstruit n’est pas un totem d’immunité ! Il faut toujours être dans la vision critique de ses propres comportements. Se considérer comme tel, c’est ne pas travailler à plus d’égalité, c’est au contraire perpétuer les inégalités et la domination des hommes sur les femmes. C’est vraiment délétère et vraiment contre-productif », considère la sociologue.

De concept niche, réservé aux militants féministes, la notion de « déconstruction » est aujourd’hui employée par un nombre croissant de gens. « C’est encourageant car cela veut dire que les gens essayent de se réapproprier ces réflexions. Mais ça a aussi tendance à les galvauder », nuance Thomas Messias, qui cite l’exemple de Yannick Jadot. Interrogé par ELLE sur son engagement féministe, le candidat EELV à la présidentielle s’était targué de « repasser lui-même ses chemises » . « Dès qu’un homme fait un tout petit effort, il se dit déconstruit. Or, ce n’est pas parce qu’on en fait un tout petit peu plus à la maison, qu’on aide sa femme ou sa compagne ou qu’on est un peu moins con dans les bars avec les filles qu’on l’est. »

Naya Ali est aussi de cet avis. Journaliste connue sous le nom de Mauvaise Fille sur Twitter et Misundergirl sur Instagram , elle anime aussi le podcast « Hot Line » dédié au plaisir féminin. Pour elle, « de nombreux hommes qui se disent déconstruits parce qu’ils ne sont pas racistes et qu’ils sont en faveur de l’égalité salariale. Mais cela ne s’accompagne souvent d’aucune remise en question personnelle de leurs propres privilèges. »

Elle pointe le danger que peuvent constituer les hommes qui se considèrent comme « déconstruits » ou « féministes », en particulier sur les sites de rencontre. « Ils ont bien compris que ça les aidait à coucher avec des femmes . Mais très vite, après le premier date, on se rend compte que leur discours est très en surface, voire qu’il s’agit d’une complète manipulation et qu’ils sont en réalité encore pétris de clichés sur les femmes », estime Naya Ali.

Laisser sa place, se taire et écouter

Cela signifie-t-il que, même avec la meilleure volonté du monde, les hommes sont condamnés à ne jamais pouvoir totalement se défaire de leurs croyances sur la masculinité ? « Pas tant que le patriarcat restera en place », tranche Illana Weizman, qui estime « d’une arrogance folle » de penser le contraire. « Je ne dis pas qu’on ne peut pas essayer de faire preuve d’esprit critique et de modifier ses comportements, mais c’est quelque chose de très complexe. On peut modifier ses attitudes – car à quoi sert le féminisme si on n’a pas l’espoir que ça puisse changer ? Mais c’est un travail collectif, de très longue haleine qui nécessite de laisser tomber ses privilèges. »

Naya Ali est plus optimiste. « Je pense que ça évolue positivement. Déjà aujourd’hui, ce n’est plus la même chose qu’avec la génération de nos parents. Si cette tendance à la remise en question de la masculinité hégémonique se poursuit, nos enfants et petits-enfants grandirons dans une société plus égalitaire. »

Bien que « non essentiels » au mouvement féministe, les hommes ont toutefois leur rôle à jouer, s’accordent nos experts. « Ils doivent être la force motrice de ces changements en facilitant notre lutte. Dans le cas de la parentalité, c’est de prendre des congés, de libérer leur femme ou compagne pour qu’elles puissent exister hors de la sphère domestique, c’est sacrifier leur part du gâteau sur le plan professionnel, sur le plan économique… », énumère Illana Weizman.

« Tout ce que les hommes ont besoin de faire, c’est d’être nos alliés en se taisant, en laissant la parole aux personnes concernées et en les écoutant vraiment, complète Naya Ali. Tendre son micro aux femmes et non pas parler en leur nom, qui plus est plus fort qu’elles, c’est le meilleur moyen d’aider. »




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